C'est quoi le concept, ces temps-ci ? C'est châtelain attendri
de ses outrances passées, maniaque du boulot faisant fructifier son capital
«créatif», cinquantaine apaisée et magnanime. Il
y a même papa et maman rendant une visite surprise et s'éclipsant vers
la cuisine d'un : «Te dérange pas. On connaît le chemin.»
Thierry Ardisson aurait-il fourgué ses diableries en soldes fin de série ?
L'animateur télé aux provocations sexe, drogue et tutoiement («La
sodomie, ça te plaît ? La coke, t'as essayé ?»),
l'inquisiteur émoustilleur des intimités du show-biz, l'afficheur du
slogan «Toute vérité est bonne à dire» se
serait acheté une conduite. Le nuitard fumant des pétards avec des
partouzards ne serait plus qu'un pater familias rêvant de sa gentilhommière
normande où l'attendent ses chevaux, sa descendance, son épouse. Info ?
Intox ? Un peu des deux. Il y a la vie qui passe, la nuit qui lasse, l'argent
qu'on amasse, et le cynisme qui fatigue, l'agressivité qui pèse sur
l'estomac, le rentre-dedans qui fait boomerang. Marre de jouer les Méphisto,
envie de pacifier son environnement. «Il passe beaucoup de temps à
se réconcilier», explique un observateur. A cela s'ajoute ce besoin
animal de toute bête de média (télé mais aussi pub, presse,
édition) : bien sentir l'époque, et qu'elle ne vous ait pas dans
le nez.
Extrêmement daté années 80 (fric, frime, frasques), Ardisson
a mis un bail pour se remettre au diapason de ces temps Tartuffe (vertu, compassion,
contrition). Il a commencé par baisser la garde question animation d'émissions,
s'est concentré sur la production. Il a vendu son magazine Entrevue,
très trash, qui le mettait en porte-à-faux avec les décideurs
de la télé épinglés avec délice. Sa dernière
incursion dans la presse est significative du basculement de l'ancien héros
des flambeurs : ça s'appelle J'économise et ça s'adresse
aux rapiats de la consommation. Il s'est refait une virginité en faisant retraite
sur le câble (Paris-Première). S'y est façonné une aura
de respectabilité, via une quotidienne culturelle de bonne tenue (Rive
droite, rive gauche). Y a également mis en scène l'effacement de
son ego lors d'une balade sous les néons (Paris la nuit) où
l'intermédiaire mettait sa curiosité hors champ. Au final, Ardisson
revient dans la lumière d'une chaîne généraliste (F2)
en arbitre des tendances («Tout le monde en parle» ), pas en Kenneth
Starr des petits tas de secrets à paillettes. Lui qui réfute la distinction
privé-public pour les puissants, qui regrette de ne pas avoir interrogé
Mitterrand sur Mazarine, se met donc à l'heure tiède de «ce
média très compassé».
Avec tout ça, qu'en est-il des emblèmes de son personnage ?
De cette signalétique, vestimentaire, idéologique qui marquait sa différence,
validait son existence ? Postures ou impostures ? Le costume de clergyman
est toujours noir. Il l'a dit souvent : ça mincit, il n'aime pas son
physique, il a un gros cul. Le ton est moins rogue. Le sarcasme traîne un peu
en chemin. La vacherie patiente en gare. Il semble avoir perdu ces façons
de rejeter de guingois la fumée de ses Marlboro, en mâchouillant des
«ouais» dubitatifs, très mec à la redresse. Au front, la
perplexité des rides en réseau confirme son désabusement, sa
perplexité devant la nature humaine. Mais sans excès.
Là où il persiste et signe avec le plus de vigueur rusée,
c'est en matière de convictions. Quand l'adorateur des Beatles parti faire
hippie à Goa, l'ancien accro à l'héroïne prônant
la légalisation du cannabis, le libertaire ferraillant pour un hédonisme
individuel s'était déclaré royaliste et catholique, Paris en
avait fait des gorges chaudes, flairant un marketing de dandy. Dix ans après,
la paternité venue qui peut lui faire interroger ses origines, Ardisson confirme
qu'il se sent plus proche du traditionalisme de la branche paternelle que du communisme
de la filière maternelle. «Je me souviens de mon père en prière,
à genoux devant son lit. ça marque», admet celui qui rechigne
à évoquer une enfance solitaire, avec souvenirs empilés dans
une caisse en bois qu'il trimbalait lors des fréquents déménagements
de l'ingénieur des travaux publics. L'élève des Salésiens
ne met pas les pieds dans les églises mais apprécie que son aînée
aille au catéchisme. Il croit à la vie éternelle et «respecte»
la Vierge Marie, admettant juste : «Bon, l'Immaculée Conception,
je ne m'en mêle pas trop.» S'il est pour le préservatif, il
est plus réservé quant à l'avortement. «Chacun est
libre de faire ce qu'il veut de son corps, mais personnellement...» Et
cela «peine» celui qui réalisait des interviews-confessions
en soutane quand on attaque Jean Paul II, «quand on dit qu'il sucre les
fraises ou qu'il a un anus en plastique».
A l'abord, son royalisme paraît bien tempéré, européen,
moderne. Né un 6 janvier, jour des rois, Ardisson en pince pour une monarchie
constitutionnelle qui ne serait pas sans afficher un lointain cousinage avec une
Ve République par temps de cohabitation. Il célèbre la rupture
de Juan Carlos avec le franquisme. Essaie de découpler tout ça d'avec
Maurras et l'extrême droite. Précise que «Louis XVI n'était
pas Hitler». Semble étonné que l'écrivain Gérard
Guéguan l'ait accusé d'avoir «dérapé dans une
flaque de sang bleu». Comprend mal qu'on n'adhère pas à un
pouvoir héréditaire et génétique que sauverait son refus
de l'absolutisme. Mais que répondre à ce légitimiste qui a l'outrecuidance
de taper sur l'épaule du prétendant au trône, le citoyen Bourbon,
en l'appelant par son petit nom (Louis) quand il est convenu de lui servir du «monseigneur» ?
Catho-provo, sarcastico-aristo? Peut-être, au-delà des étiquetages
qu'il sollicite, Ardisson est-il surtout un maniaco-dépressif devenu homme
d'ordre pour endiguer ses pulsions destructrices (tentative de suicide, drogue).
Celui qui aime à se présenter comme «ne respectant pas grand-chose
mis à part les rois et les papes» vit dans un univers totalement
ritualisé. Menu, ces temps-ci : brochettes de volaille, riz. Avant, il
y a eu les périodes viande des grisons, carottes râpées ou poissons
surgelés. Poche intérieure gauche de sa veste : la carte de crédit
et la «médaille de la chapelle miraculeuse de la rue du Bac».
Poche extérieure droite : les cigarettes. Poche extérieure gauche :
le portable. Toujours à la même place. «Un médecin m'a
dit : "De toute façon, vous resterez un addict." Maintenant,
je me drogue à la normalité. Je suis devenu ultranormal.»
A force, il a fini par réaliser ses rêves les plus standardisés.
Gamin, il guignait les maisons de maître, il est propriétaire d'un domaine.
Son père roulait en Dauphine quand il aurait voulu une DS. S'il n'a toujours
pas passé son permis de conduire, il estime gagner 200 000 F par mois. Il
se serait bien vu écrivain, mais l'intendance ne lui aurait pas suffi. «J'avais
envie de voyages en première classe, de chambres de palace.» Il
admire l'imaginaire de Philip K. Dick, l'auteur de SF, et le style de Paul Morand.
Il a commis cinq, six livres mais est tombé pour un petit plagiat : «J'en
ai été profondément humilié.» Reste la télé.
Il en était le diablotin. En deviendra-t-il le sacristain?.