PRINTEMPS 1983, PREMIER SOUND PARISIEN VISIBLE
Par Didier "Ras Gugus" Vacassin
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Le sound rue des Panoyaux, il n’avait pas de nom. On disait simplement :
"Les Panoyaux". Ils s’en souviennent, ceux qui y sont venus. Ça
n’a pas duré très longtemps, hélas. Mais l’endroit était idéal. On
n’en a pas connu de meilleur depuis. Il y a toujours eu des problèmes de
salle à Paris, mais là, pour une fois, et tout à fait par hasard, on était
tombés sur un endroit presque parfait. Une insoupçonnable chapelle désaffectée,
reconvertie en salle d’activités par une association de quartier. Avec une
cour sur le devant, un terrain nu derrière, un petit local sur le coté, bref :
de l’espace, permettant de circuler, d’être à l’air libre, d’aller
bavarder plus loin, à l’écart de la musique… On ignorait encore que le
lieu était promis à la démolition dans les deux ou trois années suivantes.
Durablement impressionné, voire un tantinet obsédé, par les sounds que
j’avais… vus, et que je continuais régulièrement à aller voir, à Londres
depuis le printemps 1980, le projet de tenter quelque chose sur Paris commença
à sérieusement me tenailler. Aux beaux jours de 1982, j’entre en contact
avec un certain Camille, Haïtien, responsable d’un endroit qui avait dû être
un centre culturel pour l’Outre-mer ou peut-être une ex-ambassade désaffectée,
situé au 8 rue Bossuet, derrière la gare du Nord. L’endroit n’était pas
immense, mais… original. (Une grande fresque murale représentant un paysage
tropical, palmiers, végétation luxuriante occupait tout le fond de la salle
principale.) Avec Camille et d’autres, notamment Guillaume
(Radio Ivre) nous y fîmes quelques tentatives, plutôt sympas (la soirée du 1er Mai 1982 qui rassembla une centaine de personnes, sono de 400 watts, Guillaume en
animateur/toasteur, fut encourageante), mais pas totalement satisfaisantes. Et
puis, très vite, d’obscures galères compliquèrent les choses, hélas. Des
embrouilles, comme on dit aujourd’hui. Et il fallut laisser tomber. J’y
avais pourtant inlassablement cru,
de Mai à Septembre quasi quotidiennement, sans relâche. Tout le boulot
consistait à mettre en relation, à réunir un maximum de compétences, à tous
niveaux. Je me souviens avoir mis sur le coup Patrick (Leygonie, de Radio Ivre)
qui nous y rejoignit un après-midi pour voir un peu la gueule de l’endroit.
Il fut convaincu… du projet, et nous prodigua… ses encouragements. (Ce qui
était déjà beaucoup, l’attitude généralement rencontrée étant plutôt
le scepticisme, pour ne pas dire plus.) Nous tombâmes sur la salle... du 20 rue des Panoyaux (dans le XX°) grâce à Bébenne, de Radio Berbère/Radio-Afrique, radio libre à deux têtes, née à l'été 82 des regroupements nécessaires à la reconnaissance par le ministère de la Communication. La publicité n'étant pas encore autorisée, les radios associatives se finançaient régulièrement en organisant des spectacles. C'est dans ce cadre qu'avec Papa Ange, nous convainquîmes la radio de financer les quelques travaux d'amélioration indispensables. Essentiellement ce qui concernait l'alimentation, plus qu'insuffisante en l'état pour ce que nous voulions faire. Dans mon esprit, il était impératif d'avoir un son digne de ce nom, en volume et qualité. Nous tirâmes de longs câbles que nous avait vendus la R.A.T.P. Puissance potentielle: 6000 watts. Nous n'en utilisâmes que 2000. Ce qui ne fut pas toujours du goût de tout le monde dans le quartier, sans toutefois qu'il y eut jamais d'insurmontables problèmes de voisinage. Ni de descentes de flics, d'ailleurs. (Il est vrai que toutes les précautions... diplomatiques avaient été prises.) Autre exigence: un minimum de brassage... hum... sociologique. Les habitués des foyers africains, les rastas des squats, les branchés-passionnés, par définition toujours en éveil, les transfuges punks, les gens des radios libres, naturellement la pépinière musicos, et un public plus large se côtoyèrent harmonieusement aux Panoyaux. Jamais il n'y eut le moindre incident les cinq mois que durèrent ces Reggae Party. Pour toucher ce public diversifié on fit à chaque fois des distributions de tracts (on ne disait pas flyers en c' temps là, c'est avec la déferlante techno des années 90 qu'on se mettra à parler comme ça). On placarda de petites affiches un peu partout dans le quartier. Surtout on s'appuyait sur les annonces à l'antenne de Radio Afrique où, à partir de l'automne 82, Papa Ange et moi animons chacun une émission de reggae. Les autres radios libres furent contactées au moyen d’invits, et parfois grâce à des contacts directs, persos. ( A Radio Ivre : Guillaume et Burny à Gilda : l’ami Thialy Thian. Et plus généralement toutes les stations de la bande F.M. susceptibles d’être intéressées. So on.) Ce relais des fréquences, la presse musicale aussi, devaient dans notre esprit nous assurer à la fois l’audience et la caution d’un minimum de sérieux. Mais la sauce… médiatique ne prit jamais complètement. Essentiellement, on peut le dire avec le recul, parce que nous n’avions ni image constituée, prête à l’emploi, ni "vedette", ni nom à mettre en avant, ce qui me semblait prématuré. Simplement sur les affiches cette accroche : "Reggae Party Sound-system". Nous n’étions pas un posse, le matos était loué, on ne sillonnait pas le territoire avec un imposant camion de déménagement. Bref : pas question de faire dans le mimétisme jamaïcain ou anglais. D’autant moins d’étendard qu’il n’y avait en ces temps héroïques absolument aucune concurrence. La question ne se posait même pas. Ceci explique cela. Le bouche à oreilles en tout cas nous assura une moyenne de 250/300 entrées à chaque fois. Davantage de monde aurait confiné à la saturation, et ça serait devenu autre chose. Qu’on ne souhaitait pas forcément. On avait la place dans la chapelle pour skanker à l’aise sans trop se bousculer, on pouvait aller prendre l’air à tout moment, ou discuter plus loin, parler…bizness. (Ça parlait beaucoup business et projets, plans, puisque tout était à faire, tout était à inventer…) Dans le petit bâtiment sur le coté se tenaient divers stands ital food, boissons et autres. On avait même un vendeur ambulant (Man called Mood…) Il y eut cinq éditions de ces… "Reggae Party". (Ainsi les avions-nous baptisées, un morceau d’Eek-a-Mouse portait ce titre). Elles eurent lieu les 19 Février, 26 Mars, 30 Avril, 28 Mai, et 9 Juillet 1983. Ça durait…"de 22h à l’aube". Une fois par mois. Ce qui nous importait surtout, c’était d’abord la permanence du lieu, son identification immédiate à notre sound et, point essentiel, la régularité du truc. Qu’on sache que tous les mois il y avait le sound. Pour fidéliser les mordus de l’underground reggae à Paris. Instaurer un rituel, plutôt que de rester tributaire des sempiternels aléas, bricolages, impondérables. Bien entendu, tarif d’entrée modique (35 balles…), c’était justement pas le trip "boîte de nuit".
Puissance de son confortable, disposition bien répartie des baffles (châteaux en steps trois voies : basse, médium, aigus séparés), retours, équalizeurs à 27 bandes, chambre d’écho… Un synar aussi, ce truc qu’on entendait surtout sur les maxis de chez Joe Gibbs. L’ensemble du… desk ( platines disque, table de mixage, micros, sélecteur, bref : la control tower) était installée en hauteur, le dee-jay s’adressant aux gens du haut d’une espèce d’avancée en balcon. On y accédait par un escalier en colimaçon. Heureusement, une porte en bas empêchait d’être envahis, car très vite tout le monde voulut y grimper. (On tenait à dix-douze maxi là-haut…)
Et les dee-jays, me direz-vous. Question cruciale. Ça ne courait pas les rues en c’ temps là, les dee-jays. (Je ne parle pas des bons: il n’y en avait pas.) Dans notre beau pays de France, le toasting n’existait pas encore, children. Ne parlons même pas du rap. (Chez nous, c’était encore la folie smurf à ce moment là : survêt’ Adidas, casquette à visière sur le coté, et ghetto-blaster esplanade du Trocadéro. Sydney, tous les dimanches après-midi à la télé, organisait des concours de break dance.) Malgré tout, sur Ivre (qui viendra féconder Nova à l’été 82) il arrivait à quelques animateurs de toaster live sur la partie extended des maxis. Sans forcément se prendre au sérieux.
Guillaume (alias : I Man Dread) et Burny (aka : General Burning ou Prince Burny), deux permanents de Ivre, inaugurèrent notre formule, une nuit de Février 83. Ils faisaient surtout des reprises. En forme d’hommage aux U Brown, Lone Ranger, Michigan & Smiley, Jah Woosh, General Echo… Et surtout Yellowman pour qui 1982 fut la… rising year en Jamaïque. Mais dès qu’ils se mirent à balancer -toujours sur le même riddim- des toasts en français, ce furent les sifflets, les huées, les protestations qui montaient de la salle. L’ambiance, lors de cette première, était assez particulière, indécise durant les toasts… ( parce que c’étaient deux Blancs ? Y’avait un peu de ça…), puis à nouveau chaleureuse, enthousiaste dès qu’on calmait le jeu avec un maxi de Bunny Wailer, de Mikey Dread ou de Tony Tuff. Au fil des heures, et une bonne partie de la nuit, de façon régulière, les gens arrivaient, les vibes circulaient. Patrick (Leygonie, from Ivre), beau joueur vint me saluer ; « C’est bien, me dit-il, t’es un mec tenace.» (Ça reste, après toutes ces années, mon bâton de maréchal. )
Peu à peu, au fil des mois, se pointèrent d’autres candidats tchatcheurs. C’était dans l’air, tout le monde voulait tenir le micro. Ça se multipliait comme des champignons après la pluie. Citons Papa Daniel, un des premiers, un Antillais. Il y eut une fois deux Jamaïcaines, amies de Guillaume, et en combination avec ce dernier, tinrent une bonne partie de la nuit… Et puis, assez vite, "crédibilité" oblige, on réactiva nos contacts du squat de la rue de Flandre, notamment, avec les Ti’M, Iro, Jah Can, et consorts. I Jah Man (rasta parisien, sans rapport avec l’auteur de "Are we a warrior") était là aussi, comme Zoumi, Killer… Je n’offenserais personne en disant qu’aucun ne produisit à ce moment-là un effet marquant. Chacun faisait son truc sans nuire aux autres. Les inévitables moments de tension finissaient par se résorber avec le passage opportun d’un joint amical… C’est "aux Panoyaux" que débutèrent Daddy Yod et le tout jeune Jacky (futur Super John). "Papa Jean" (from Blue Moon), vite sollicité mais resté prudent, finit par reconnaître qu’il était en train de se passer quelque chose sur Paris. A notre troisième… heu : édition, il apporta ses sélections (derniers arrivages des marées londoniennes) et resta scotché au control facile trois heures, spliff au bec, les deux mains rivées aux potards. Malgré les inévitables critiques, le virus commençait à prendre sérieux… On eut la visite de Satta Blue (DJ exerçant aux Etats Unis), qui resta spectateur, peut-être interloqué par ce sympathique foutoir. Une fois, un Jamaïcain surgit d’on ne sait où, ne parlant à personne, et qu’apparemment personne autour de nous ne connaissait, s’accapara le mic et ne voulut plus le lâcher. Quelque peu agressif, au comportement vaguement inquiétant, il était aussi bon, ni pire ni meilleur que les rastas parisiens, alors on laissa faire. Aux débuts, ça frôlait la foire d’empoigne pour avoir un peu le micro. (Un des deux.) En retrait des platines, quelques chaises où les musiciens d’Adioa, tout en triant les graines sur une pochette de maxi, discutaient progression de telle ou telle ligne de basse… En bas, dehors, sur le terrain derrière, on sortait prendre l’air… Des petits groupes discutaient dans la nuit, prenaient des contacts… Il flottait comme une sorte d’effervescence, de concentré d’excitation non démonstrative, de foi dans ce qui semblait s’annoncer possible, qu’à n’en pas douter ont ressenti tous ceux qui étaient là.
Les gens annoncés au programme étaient payés. Question de principe.
Les sommes n’étaient pas mirobolantes mais, en ces temps encore
d’amateurisme, j’estimais qu’il fallait être pris au sérieux par tous
ceux avec lesquels nous travaillions. Bref, en tous points, il n’est pas exagéré
de dire que nous nous sommes efforcés d’être clean.
Courant Octobre 83, je me
remis à chercher une salle. Sûrement avec une motivation moindre. A Montreuil,
métro "Robespierre", une boite acceptait des sounds. Ça voulait dire
que la greffe prenait, qu’on n’allait pas retourner dans les caves et les
sous-sols. Par ailleurs l’ami Peers, qui possédait un local dans les frigos
du Quai de la Gare et son propre matos… voulut jouer la carte
"sound", et me demanda de m’occuper de la promo de ses soirées. Avec
Dread Lions Sound System. (Ti Em’,
Judas…) Ce que je fis, deux fois seulement. Puis il me fallut passer à autre
chose. D. V.
Un petit extrait sonore : I Man Dread, General Burning, Jah Mick, Puppa Daniel sur le "Shank I Sheck riddim" (Sista Verna) - SOYEZ INDULGENTS ! Se sont également produits aux Panoyaux : Militant Observer (Iro, Ricko Dan,
Ras Juda, Djiwé) qui animaient l'émission PLUS DE PHOTOS DES PANOYAUX |